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Vendredi 21 juillet 2006 5 21 /07 /2006 20:44

4e débat interactif de l’Adels

 

« Autogestion : que reste-t-il de nos amours ? »

http://www.adels.org/rdv/autogestion.htm

 

mardi 07 décembre 2004 à l’Adels

Contribution n°01

 

Qu’avez-vous fait de l’autogestion ?

Démocratiser l’entreprise : sur les traces d’une utopie

 Par Manuel Domergue, journaliste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ce projet, nous l’avons appelé : l’autogestion. C’est un pari ? Oui. Nous le gagnerons ? Cela dépend d’abord de nous. Mais aujourd’hui, ce pari nous le tenons ». Aujourd’hui, c’était septembre 1976. Et l’auteur de la conclusion de ce livre Demain l’autogestion, c’était Edmond Maire, le secrétaire général de la CFDT. Ce pari, il estime l’avoir gagné.

 

Mais aujourd’hui, le mot, rangé au placard des illusions perdues, fait sourire. Même l’idée de cogestion, jadis repoussée comme un compromis inacceptable, sonne très radicale. Tout le monde est d’accord sur le constat. « Il y a des modes intellectuelles, des thèmes qui arrivent à bout de souffle », reconnaît Michel Rocard… Il était un des nombreux chantres de l’autogestion, dans les années un peu folles de l’après-68. 1968 : année où la CFDT, qui avait déconfessionnalisé la CFTC depuis quatre ans, sort son premier communiqué appelant à l’autogestion, dans toute la société, mais surtout dans l’entreprise, où le pouvoir doit revenir aux employés. Entre-temps, que s’est-il passé ? Où est passée la démocratie dans l’entreprise ? Qu’avez-vous fait de l’autogestion ?

 

 

« Notre mission n’est pas de casser la baraque »

 

A la CFDT de 2003, écoutez la différence… Rémi Jouan est secrétaire national de la CFDT en charge de la représentation collective des salariés dans l’entreprise. Ancien cuisinier, affable, il appartient à « la nouvelle génération ». Entré à la CFDT en 1981, quand la parenthèse autogestionnaire se referme, Rémi Jouan revisite l’histoire de sa confédération : « l’autogestion, ce n’était pas choisir son patron. C’était : comment le salarié peut avoir son mot à dire ». Pour lui, la démocratie dans l’entreprise, c’est « travailler avec la direction et prendre en compte ses besoins. C’est être partie prenante de la réflexion. C’est le droit d’adhérer à un syndicat et faire des propositions. Mais un patron reste un patron, ça c’est normal, c’était ça la CFDT. Le chef d’entreprise est quand même chez lui, et c’est tant mieux ! ». Il se veut prudent : « notre mission n’est pas de casser la baraque. Ce serait un bordel incroyable et les salariés n’y gagneraient rien. La démocratie dans l’entreprise, il faut que ce soit gagnant-gagnant ». Et pour le modèle « un homme- une voix » des statuts des coopératives, il n’a pas la langue de bois : « je n’y crois pas. J’y ai cru, mais en fait, finalement,  tout le monde est confronté aux mêmes contraintes. La démocratie, ça ne se traduit pas par des votes. » Alors que faire ? « La démocratie actionnariale, j’y crois. Parce que ça permet de peser sur les choix mais au moins ça ne change pas l’esprit de l’entreprise ». Car sinon, « Le jour où on donne un pouvoir de blocage aux salariés, les entreprises quitteront le pays. Et ça ne me choquerait pas ! Une entreprise, ça appartient à ses salariés mais surtout aux actionnaires ! »

 

Que s’est-il passé ? En France, certes, la démocratie dans l’entreprise n’a jamais été très présente en pratique, mais désormais, elle n’apparaît même plus dans les discours. Dans les années 1970, l’autogestion était pourtant un thème mobilisateur, un mot magique, « la dernière utopie ». Mais à la fin des années 1970, au moment où la gauche entière semble s’y convertir, du moins verbalement, l’autogestion disparaît. Les forces qui la portaient s’épuisent, comme le PSU (Parti socialiste unifié), ou opèrent un « recentrage », comme la CFDT. Ce changement tactique est en réalité un virage idéologique à 180 degrés. Edmond Maire, 73 ans, en est le symbole. A la tête de la centrale déconfessionnalisée pendant 17 ans, c’est lui qui l’a amenée à l’autogestion… et l’en a sortie (voir encadré1).

 

« l’indispensable unité de gestion de l’entreprise »

 

A l’entendre, c’est simple, la revendication de démocratie dans l’entreprises est moins présente car elle a été obtenue : « Vous n’avez pas l’impression que les choses ont changé depuis 1968 ? Aujourd’hui, on peut pas dire qu’il y ait une monarchie d’entreprise ! » (voir encadré2).

 

Autre explication : il n’y avait pas de débouché politique à ce mouvement social. Si le PS n’a jamais fait de l’autogestion un slogan de campagne, c’est parce que le thème n’était pas consensuel, selon l’historien Frédéric Cépède. « L’autogestion ne s’adressait (…) qu’aux salariés, qu’à la classe ouvrière. Pour les professions libérales et les paysans, elle n’a pas de sens. Pour les petits patrons et commerçants, elle serait un cauchemar. »[1]

 

Mettre l’autogestion au coeur du PS, c’est pourtant le but de Michel Rocard, leader du PSU et de la « deuxième gauche », lorsqu’il adhère au PS, en 1974. Mais il rate le coche et n’arrive pas à détrôner François Mitterrand pour l’investiture du parti à la présidentielle de 1981. Et lorsqu’il accède à Matignon, de 1988 à 1991, encadré par Mitterrand, Rocard n’a pas pu ou pas voulu avancer sur le pouvoir dans l’entreprise : « La France étant ce qu’elle est, culturellement, on ne peut pas favoriser la cogestion par la loi. Et en plus, à ce moment-là, il y avait trop à faire avec la protection sociale, le budget. Je me suis donc concentré sur l’application des lois Auroux », déclare-t-il aujourd’hui. Bref, en 1988, c’est trop tard. Rocard a gagné, mais l’autogestion a déjà perdu.

 

De toute façon, dans les années 70, la France est peut-être en plein changement post-68, mais certaines barrières idéologiques ne sont pas près d’être levées. Contrairement à l’Allemagne, aucun front syndical ne s’est jamais constitué sur cette question du pouvoir dans l’entreprise. Il faut dire que la CGT a longtemps été très réticente à ce que Georges Séguy appelait « la collaboration de classes », et Force ouvrière s’y est toujours opposée. Michèle Biaggi, actuelle secrétaire confédérale de FO en charge des comités d’entreprise et de la négociation collective, campe sur ses positions : « On n’a jamais été partisan de la cogestion. Et l’autogestion encore moins. Parce que quand on est cogestionnaire, on ne peut plus être revendicatif. Si on élit le patron, comment négocier avec lui, après ? » Et du côté du patronat, pour le CNPF hier comme pour le Medef aujourd’hui, c’est une constante : on ne touche pas à « l’indispensable unité de gestion de l’entreprise »[2], « le patron reste le patron, maître de ses décisions »[3].  C’est d’ailleurs le même argument qu’un Dominique Strauss-Kahn oppose aujourd’hui à la cogestion: « Le commandement d'une organisation humaine ne se fractionne pas » [4].

 

Un malentendu ?

 

Plus fondamentalement, face à cette opposition de principe, il semble que le socialisme autogestionnaire des années 70 soit resté essentiellement à l’état de discours, sans recouvrir une réalité sociologique significative. Cette mode intellectuelle serait donc restée éphémère car elle n’était pas partagée par la base, et n’a pas réussi à innerver la société en profondeur. Même les célèbres «  Lip », les fabricants de montre de Besançon qui ont fait tourner leur usine illégalement pendant une grève, derrière leur slogan « On fabrique, on vend, on se paie », ne réclamaient pas vraiment l’autogestion de leur entreprise. Lors de leur premier conflit, en 1973, pour contester un plan de restructuration, ils cherchaient un repreneur, et ont rejeté les propositions de reprise en coopérative. Bref, à l’époque, on a fabriqué de l’utopie, elle s’est bien vendue, mais on s’est payé de mots.

 

C’est la thèse d’Antoine Bevort, professeur de sciences politiques, qui fut un cadre de la CFDT, avant de s’en éloigner. « Dans les années 1970, on a beaucoup rêvé. Si la première gauche, avec Mitterrand, a pris le dessus si facilement, c’est parce que l’autogestion n’était pas soluble dans la République française. La gauche a toujours eu du mal à faire confiance aux gens, dans l’entreprise comme ailleurs. Alors que c’était ça le vrai souffle utopique ». Charles Piaget, l’animateur CFDT des « Lip » le révèle : « Jacques Chérèque [ex-numéro 2 de la CFDT, père de l’actuel secrétaire général] n’avait jamais cru à notre forme de lutte. Il disait « Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » C’était toujours comme ça à la CFDT : on voudrait bien la démocratie, mais on veut aussi tout contrôler… ».

 

En réalité, ce n’est pas qu’une retraite intellectuelle. C’est peut-être avant tout un rapport de force trop défavorable. A Cerizay, dans les Deux-Sèvres, en 1973, une grève a fait sensation. Pendant trois mois 95 des 300 ouvrières de l’usine de confection CSV tiennent tête à un patron rétrograde, Joseph Cousseau, pour la réintégration de leur déléguée syndicale. Une « grève productive », au cours de laquelle les jeunes femmes fabriquent elles-mêmes, dans des ateliers de fortune, des chemisiers, dans des ateliers de fortune baptisés « PIL » (Populaire inventé localement »), en hommage aux Lip. On nage en pleine autogestion. Les filles chantent, dans le car qui les amènent à la manif’ parisienne pour les Lip : « Sans chef et sans patron / Vive les ouvrières /Sans chef et sans patron / Vive l’autogestion ». Edmond Maire, et 5 000 manifestants, sont venus les soutenir. Pierre Rosanvallon a même dormi sur le canapé du salon… Mais avec le recul, aujourd’hui, à 57 ans, sur ce même canapé, Thérèse Albert, la déléguée syndicale CFDT de 1973, relativise : « On était loin des idées. Ca a pas cogité avant. On ne parlait pas d’autogestion, comme ça, faut pas rêver ! » Elles ne revendiquaient pas la démocratie dans leur entreprise, juste le respect des libertés syndicales et un 13è mois.

 

« En 1973, c’est le patron qui a gagné, alors on n’a pas voulu se battre à nouveau », explique Marielle[5]. Un patron autoritaire dans une région conservatrice. Un ministre du travail de Giscard qui vient contredire l’inspecteur du travail pour que la syndicaliste soit bien exclue, comme 17 autres grévistes. Des CRS quand les ouvrières séquestrent leur patron. Des manoeuvres, des menaces, des sanctions de la part de la direction. Les grévistes, des femmes de moins de trente ans, même avec le soutien de la gauche et une couverture médiatique exceptionnelle, n’ont pas fait le poids. A l’arrivée, le patron n’a fait aucune concession. « On savait bien qu’on pouvait pas continuer longtemps comme ça… »

 

Depuis, le fil s’est coupé. Thérèse a écrit un livre sur sa bataille, mais Marielle, son amie, 52 ans, à CSV depuis la reprise du travail, en 1974, n’était même pas au courant. « Dans l’usine, on nous empêche de parler. Les ex-grévistes restaient entre elles. Après 1974, elles étaient montrées du doigt, en public et devant elles, par la responsable d’atelier ». Les lendemains de grève sont amers, et le fils du patron règne toujours d’une main de maître, décourageant toute velléité de démocratisation. Bref, si Edmond Maire a abandonné l’autogestion parce qu’il l’avait gagnée, les ouvrières de Cerizay l’ont abandonnée, elles, parce qu’elles ont perdu !

 

Enfin, il faut souligner qu’au moment où l’autogestion s’impose dans les esprits, la crise économique éclate. « A partir de 1977, le rêve apparaît anachronique », écrit Franck Georgi[6]. Et les syndicats sont sur la défensive. « Avec tout ce qu’ils se prennent dans la face, ce n’est sur les questions de démocratie que les salariés se mobilisent », raconte Annick Coupé (union syndicale G10-SUD).

 

La recherche d’un emploi prend alors le pas sur l’aspiration à la démocratisation de l’entreprise. Le nombre de jours de grève diminue. C’est la crise, et c’est la gauche qui la gère. La parenthèse peut se refermer.

 

Où est passée l’autogestion ?

 

Bref, la démocratie n’a jamais vraiment franchi la porte de l’entreprise. Alors ses partisans ont changé de sujet. Michel Rocard s’occupe de l’Europe. Pierre Rosanvallon étudie la représentation démocratique en France, et Antoine Bevort les conseils de quartier. Charles Piaget défend les chômeurs avec l’association AC !. Edmond Maire s’est réorienté vers les centres de vacances VVF. Thérèse Albert et Marielle préfèrent s’investir dans leur municipalité que dans leur entreprise. Marielle explique : « L’usine, il faut que ça passe par-dessus la tête et faire autre chose à côté. Sinon, on est malheureux toute sa vie… ».

 

L’aspiration démocratique s’est diffusée dans tous ces à-côté, mais pas vraiment dans l’entreprise. Toutefois, cette revendication revient, timidement, et pas vraiment là où on l’avait laissée. C’est comme si les deux gauches jouaient à front renversé. La gauche du PS, autour de Nouveau Monde, et la CGT s’y intéressent, tandis que l’aile « sociale-libérale » du PS et la CFDT en sont maintenant assez loin.

 

En décembre 2003, le PS a organisé un séminaire sur la démocratie dans l’entreprise. Jusqu’à présent, seule la tendance d’Henri Emmanuelli portait la revendication de représenter les salariés dans les instances de direction des entreprises. Mais depuis peu, « les lignes bougent beaucoup », confie Marie-Noëlle Lienemann, secrétaire nationale aux entreprises pour le PS. « C’est vrai que c’est une question sur laquelle on n’a pas réussi à avancer sous Jospin. Mais maintenant, avec la CGT, on a envie d’aller vers la cogestion. » Et le contre-projet de démocratie sociale comporte un tiers des droits de vote pour les représentants des salariés dans les conseils d’administration, et la moitié dans les conseils de surveillance.

 

Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire confédéral de la CGT, revendique ce renversement des rôles. Depuis les grèves sur les retraites, et les défections à la CFDT, « la CFDT de François Chérèque est en train de se couper de ses racines. Ceux qui viennent à la CGT, ce sont les acteurs ou les héritiers de cette tendance autogestionnaire, ce sont ceux du PSU, pas les gauchistes ». « A la CGT, on a mis du temps à se rallier à la démocratie dans l’entreprise. Aujourd’hui, on récupère un domaine qui a toujours eu du mal à émerger à la CGT. On l’a eu au début du siècle, c’était porté par le syndicalisme révolutionnaire. Après sa réapparition à la CFDT dans les années 1970, la démocratie dans l’entreprise revient chez nous. » Curieux retournement, lié à la volonté de transformer la CGT en un « syndicat de proposition », notamment depuis l’arrivée de Bernard Thibault en 1999. Aujourd’hui, la centrale « cherche à surmonter le mur d’incompréhension avec l’économie sociale, alors que la position de la CFDT, c’est ce qu’on disait il y a 20 ans », s’amuse Le Duigou. Il s’en prend à l’intransigeance de FO : « Ne pas  s’impliquer, c’est laisser les autres gérer à sa place ». Quasiment mot pour mot, c’est ce qu’il disait déjà il y a dix ans, pour critiquer … les « orthodoxes » de la CGT.[7] En trente ans, les autogestionnaires ont donc bien exercé une influence, mais pas forcément là où ils le croyaient…

 

Encadré 1 : Edmond Maire : de l’autogestion à l’autocritique

 

Edmond Maire a bien changé, et pas seulement physiquement. En 40 ans de militantisme, dont 17 à la tête de la CFDT (1971-1988), il n’a pas abandonné que la pipe. En 1976, il martelait « C’est cela la propriété privée des moyens de production : la loi du bon plaisir du patronat pour le bon intérêt du capital. L’existence de la propriété privée suppose la dépossession des travailleurs. (…) Au-delà de la propriété, ce qui est en cause, ce qui est l’enjeu, c’est le pouvoir »[8].

 

Mais quelques mois plus tard, c’est le tournant : « le mouvement ouvrier crève depuis trop longtemps de ses certitudes », lance-t-il en conférence de  presse. La rapport Moreau (1978) puis le Congrès de Brest (1979) donnent une nouvelle ligne : resyndicalisation (abandon de la recherche d’un débouché politique), remplacement de la lutte des classes par la négociation, modération des revendications. Pendant toutes ces années, cet ex-chimiste lutte contre les « gauchistes », les « coucous », « les moutons noirs ». Exclus en 1988, certains, iront créer les syndicats SUD, comme Annick Coupé, porte-parole de G10-SUD. Elle regrette la CFDT de l’époque où elle a adhéré, en 1973, et l’orientation prise depuis  : « au départ, c’était peut-être un abandon pragmatique, puis c’est devenu une véritable théorie. Au nom d’un éloignement du politique, finalement, c’est l’abandon d’une utopie ».

 

Pour Antoine Bevort, Maire abandonne la « démocratie ouvrière » dès 1973. « En réalité, il a toujours été très technocratique » Et l’actuel dirigeant de l’entreprise d’aide à l’insertion France active confirme, bonhomme : « La démocratie comme vote à la majorité ne peut pas tout régler. Regardez les référendums, soi-disant démocratiques, comme pour la Constitution européenne, c’est très compliqué. Mais les élus sont faits pour ça ! ». Il ne s’embarrasse plus de langue de bois : « La mine aux mineurs, c’est un thème de congrès ».

 

Aujourd’hui, jovial, un peu blasé, il assume. « Oui, dans les années 1980, on a cessé de réfléchir aux modes de gestion alternatifs, parce qu’il n’y avait pas d’expérience concrète. Les coopératives, ce ne sont que des niches. L’entreprise n’est pas un lieu où la démocratie peut fonctionner à plein. Moi, le droit de veto des Comités d’entreprise, je n’y ai jamais cru ! C’est illusoire. Il y a des contraintes, le marché… On a besoin des banques !» Il regarde sa trajectoire : « Ce n’était pas un virage de la CFDT. C’est le monde qui change. Le patronat a changé. L’autogestion, on ne l’a pas rejetée, mais au sens d’élection de la direction, on l’a abandonnée ».

 

 

 

Encadré 2 : Participation dans l’entreprise : vers la « monarchie constitutionnelle » (Alain Supiot)

 

A la suite de mai 68, sous pression de la CFDT, la section syndicale d’entreprise et son délégué syndical sont reconnus (loi du 27 décembre 1968).

 

En 1982, les lois Auroux renforcent le droit d’expression, syndical ou non, et rendent obligatoires les négociations sur l’emploi, les salaires, etc. Elles attribuent au Comité d’entreprise un droit de regard, mais aucun droit de veto, pour protéger « l’unité de direction et de décision dans l’entreprise », contrairement aux promesses de Mitterrand.

 

« Mais après, comme dit Michel Rocard, c’est vrai qu’on n’a pas fait grand chose de plus ». L’idée d’autogestion est « intégrée », ou « récupérée », par le patronat, qui la transforme en « management participatif ». Il s’agit d’une « autoréforme » de l’entreprise. L’autonomie des employés est préférée à une stricte hiérarchie, la discussion est encouragée par la création de « cercles de qualité », les employés sont « responsabilisés » pour atteindre des « objectifs », etc.

 

 

Encadré 3 : Franck Georgi, maître de conférence à Paris I, est historien, il a dirigé le livre Autogestion, la dernière utopie[9].

 

Comment expliquez-vous la disparition de l’autogestion ?

 

Les idées de transformation sociale ne sont plus que des vieilles lunes, parce que la culture politique autogestionnaire n’a pas eu le temps de se cristalliser, dans les années 1970. Par exemple, on n’a jamais réussi, graphiquement, à représenter l’autogestion, c’est très révélateur : il n’ y a pas eu d’imaginaire propre à l’autogestion. Pour la CFDT, ce n’était qu’une identité de substitution face au marxisme de la CGT, une façon de critiquer le totalitarisme. Avec la crise du communisme, dans les années 1980, la CFDT a reconnu la légitimité du patron. Ca me fait un peu penser au discours de FO, finalement…

 

Pourquoi ne pas avoir mis en avant une réponse autogestionnaire à la crise économique ?

 

Ce moment-clé est frappant : vers 1977, c’est le sommet de la parabole autogestionnaire… Je ne sais pas y répondre. Historiquement, il faudrait creuser cette question. La CFDT a retourné contre elle-même sa critique du totalitarisme. L’autogestion apparaît comme un modèle idéal, donc dangereux. Mais à partir du même constat de crise idéologique du communisme et crise économique du capitalisme, on aurait pu apporter des réponses radicalement différentes. En fait, quand le chômage augmente, alors que la gauche est au pouvoir, les dirigeants de la CFDT sont pris de panique. Leurs effectifs diminuent, et leur priorité devient de faire revivre le syndicalisme, essayer de coller aux attentes des salariés. Et dans leur optique, les salariés ne veulent pas plus de pouvoir dans l’entreprise, ils attendent plutôt un syndicalisme de service. Alors on modère les ambitions, pour être crédible.


 

[1] Frédéric Cépède, « L’autogestion dans la propagande des socialistes », in Franck Georgi (dir.), Autogestion, la dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, Paris, p.241.

[2] Assemblée générale du CNPF de 1976, in Cahiers français n°180, mars-avril 1977.

[3] Medef, Université d’été 2002 : http://www.medef.fr/staging/site/page.php?pag_id=450

[4] Dominique Strauss-Kahn, La flamme et la cendre, Grasset, 2002, Paris, p.326.

[5] Le prénom a été changé.

[6] Franck Georgi, « Les rocardiens. Pour une culture politique autogestionnaire », Franck Georgi (dir.), Autogestion, la dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, Paris.

[7] René Mouriaux, Le syndicalisme en France depuis 1945, La Découverte, 1997, Paris, p.79.

[8] Edmond Maire, Demain l’autogestion, Seghers, 1976, Paris.

[9] Franck Georgi (dir.), Autogestion, la dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, Paris.

Par Manuel Domergue - Publié dans : Vers une écologie populaire
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