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Dimanche 23 avril 2006 7 23 /04 /2006 22:16

Scandale : la répression arbitraire règne toujours à Sciences Po !

Tract de Sud Sciences Po 

Mercredi 28 mai 2004, Manuel Domergue (membre d’Attac et de l’Unef) et Quentin (membre d’Attac) ont reçu un blâme de la part du directeur de Sciences Po, Richard Desoings, qui sera intégré à leur dossier. Ils doivent présenter leurs excuses au professeur qu’ils sont censés avoir agressé. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit. Oui, mais ce professeur, c’est Jean-Pascal Picy, le conseiller juridique de Jean-Pierre Raffarin.

 

 

Histoire en quelques actes d’un procès totalement arbitraire, d’intimidations grossières et de mensonges sans complexes. Sciences Po n’est pas une entreprise. Non, dans une entreprise, il y a des libertés syndicales… Sciences Po, c’est l’Etat UMP !

 

 

Acte I : le soir du crime : « Prenez un chewing-gum, Emile »…

 

 

 

 

 

                  Lundi 19 mai, le Collectif pour un moratoire et des syndicats votent l’occupation de l’amphithéâtre Emile Boutmy pour protester contre les projets de réforme de la direction (augmentation des droits d’inscription de 1 050 à 4 000 euros). A 20 h, ils délèguent quelques étudiants pour annoncer cette décision dans les conférences. Quentin et Manuel passent dans chaque salle de classe avec une politesse sans faille, comme peuvent en témoigner de nombreux professeurs. L’intervention dure en moyenne 30 secondes, les échanges sont courtois, les professeurs plaisantent. Mais dans la salle A 31, c’est le drame. Jean-Pascal Picy donne un cours de politique comparée à des élèves de première année. Quand les deux militants frappent à la porte et sont invités à entrer, le professeur ne leur laisse pas le temps de parler et leur dit sèchement : « Vous ne voyez pas que je fais cours ? ».

 

         Manuel précise que l’intervention ne prend que quelques secondes, quand le professeur joint le geste à la parole, fait quelque pas en direction des étudiants qui avaient fait un pas à l’intérieur de la salle et les pousse violemment quelques mètres en arrière, dans le couloir. Quentin, qui était derrière Manuel, se cogne contre la poignée de la porte. Choqué, Quentin prononce à deux reprises, distinctement la phrase « Mais vous êtes violent, là ! ». Jean-Pascal Picy, s’adressant à Manuel, le somme de donner son nom brutalement en le menaçant de représailles : « C’est quoi ton nom ? C’est quoi ton nom ? Tu vas avoir des problèmes ! ». Manuel, confiant en la justice de son école, décline volontairement son identité, tandis que Quentin refuse et réplique sur le même ton : « Et toi tu t’appelles comment ? ». Le professeur vient parler, l’air méchant, dans le visage de Quentin qui se recule en disant : « Mais tu pues de la gueule… ». Grimace de M. Picy, qui lui claque la porte au nez. Cette version des faits peut être confirmée par les nombreux élèves de la classe. D’autres professeurs pourraient témoigner du caractère pacifique et bon enfant des courtes annonces. A préciser qu’il n’existe à Sciences Po aucun règlement intérieur interdisant de passer dans les salles. Et encore moins de précision des sanctions que risquent ceux qui outrepassent cette interdiction qui n’existe pas.

 

  

Acte II : l’intimidation

 

 

Vendredi 23 mai, Manuel Domergue est convoqué chez la directrice adjointe de l’IEP, Mme Nadia Granier-Deferre. C’est Laurent Bigorgne, directeur de la scolarité, qui l’a appelé la veille à 21 h pour lui laisser ce message, sans préciser le motif de la convocation. Manuel s’y rend. L’ambiance est plus que tendue. Mme Granier-Deferre, sans prévenir Manuel, a organisé une confrontation avec Jean-Pascal Picy. Manuel ne reçoit pas de réponse à sa salutation et on lui intime l’ordre de s’asseoir. Il ne reconnaît pas immédiatement M. Picy, car il le confond avec M. Bigorgne, qui était l’auteur de la convocation. Réponse de M. Picy : « C’est bien la preuve que vous n’avez aucun respect envers les gens ». L’intimidation commence. Mme Granier-Deferre sort le dossier de l’élève : « Vous êtes en quatrième année, M. Domergue. Vous comptez avoir votre diplôme de Sciences Po, l’an prochain ? » Suit un discours où elle répète avec la plus grande sévérité possible, avant que Manuel n’ait pu prononcé le moindre mot, que ses actes sont « extrêmement graves, injustifiables, intolérables dans une école publique » et que Richard Descoings est « décidé à prendre les sanctions les plus graves » à son encontre. « Qu’est-ce que vous avez à dire ? ». Manuel répond qu’il voudrait d’abord savoir de quoi on l’accuse. Voilà le dossier d’instruction : « agression d’un professeur », « menaces », « insultes », « vous l’avez pris au collet ».  Manuel répond en rappelant les faits, arguant de sa bonne foi, puisqu’il n’a pas hésité à donner son nom et propose d’interroger les nombreux témoins de l’altercation.

 

 

M. Picy entre en scène : il accuse les deux étudiants d’être entrés dans sa salle « en hurlant, personne n’a compris ce qu’ils voulaient, à croire qu’ils avaient pris des substances… ». Il accuse Manuel « d’outrage à enseignant, et à toute une classe ». Devant les explications de Manuel, qui essaie de relativiser la gravité d’une brève intrusion dans une salle de classe pour y faire une annonce, M. Picy avance quelques arguments qui ne sont pas dignes d’un juriste : « Vous êtes resté dans la salle alors que je refusais, c’est la même logique qu’un viol ». Mme Granier-Deferre acquiesce. Les arguments de M. Picy défilent : « Ca n’a duré que quelques secondes, et alors ? Ca suffit pour appuyer sur une gâchette et tuer quelqu’un ». « Ce n’est pas grave ? Et coups et blessures, alors, ce n’est pas grave ? ». Il reconnaît cependant, au bout de quelques minutes, que Manuel est resté poli avec lui, et ne l’a ni touché ni menacé. Tant pis : « Vous êtes coupable de complicité d’insulte (sic). Et avec les nouvelles lois, vous risquez six mois de prison ». En partant d’une accusation de coups et blessures, insultes, agression, on finit avec des accusations aussi faibles que celle-ci. M. Picy se désavoue bien vite… Et il ment : « Je ne les ai jamais tutoyés ».

 

 

              La question est bien : mais pourquoi la direction fait-elle aveuglément confiance à M. Picy, malgré son absence de preuves et ses outrances ? C’est Mme Granier-Deferre qui donne la réponse : « Nous connaissons bien M. Picy, depuis longtemps. Il est apprécié par ses élèves, par ses collègues ». Quand Manuel lui avance qu’en dépit de ces éléments, il reste un individu comme un autre, elle s’étrangle : « Vous êtes élève, et lui est professeur, vous lui devez le respect. Mais vous savez ce que c’est un juge ? C’est quelqu’un qui écoute des gens, qui a des informations a priori sur eux et qui se fait son opinion à partir de cela ». Quand Manuel s’étonne, disant qu’il croyait que l’on jugeait « a posteriori, sur des faits et non sur des personnes », Mme Granier-Deferre lance son ultime insulte au droit : « Quand un professeur que l’on connaît vient se plaindre et dire qu’il est choqué, nous avons une présomption en sa faveur ».  Un élément peut-être explicatif manque à son discours : Mme Granier-Deferre, d’après la plupart des syndicalistes, est conseillère de l’UMP pour les questions relatives à l’éducation. La proximité idéologique apparaît alors plus clairement.

  

 

Acte III : profils bas

 

Le mardi 27 mai, Quentin, revenu de Cannes, et Manuel se rendent. Quentin, qui passe les épreuves du diplôme le mois suivant, préfère présenter des excuses et ne pas faire de vagues. La stratégie commune adoptée est donc « profil bas ». Apparemment, Mme Granier-Deferre et M. Laurent Bigorgne cherchent également à calmer le jeu. La discussion précédente leur a peut-être fait prendre conscience des excès de M. Picy. Leur version change : les étudiants ne sont plus entrés « en hurlant » mais « gaiement ». Des accusations aussi graves que « coups et blessures » ou « menaces » ont disparu sans explication.

  

 

Mais ils ne peuvent pas non plus se déjuger : on parle toujours d’une « agression » de la part des deux étudiants. Ou ce qui a pu être ressenti comme une agression par le maître de conférence. S’ensuit une nouvelle apologie du dévouement des maîtres de conférence, qui viennent donner des cours pour rendre à Sciences Po ce que Sciences Po leur a appris, qui donnent de leur temps pour une rémunération plus que modeste. A croire que prof à Sciences Po, c’est encore pire qu’une mission humanitaire en temps de guerre. A croire qu’il n’y a aucune rétribution d’aucune sorte pour les maîtres de conférence. A croire que l’on ne se bouscule pas pour être enseignant à Sciences Po… Puis une nouvelle allusion aux lois Perben, qui punissent de 6 mois de prison au maximum le délit d’outrage à professeur. Des lois que M. Picy connaît bien, souligne Mme Granier-Deferre, qui ajoute : « Mais vous savez qui c’est, M. Picy ? C’est le conseiller juridique du Premier ministre ! Il a des moyens d’action ! ». Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs... La morale de la fable est connue, mais assumée aussi explicitement, c’est un modèle de cynisme.

  

 

Mme Granier-Deferre ajoute un nouvel élément, qu’elle n’avait pas spécifié le vendredi : M. Picy accuse Quentin d’avoir levé le poing en signe de menace. Totalement faux, d’ailleurs il tenait un ballon dans les mains. Après les mensonges sur l’agression, les coups et blessures, les insultes reprochées à Manuel, l’entrée en hurlant, la négation du tutoiement, cela fait beaucoup de mensonges pour un seul homme. Peut-on alors lui accorder la moindre crédibilité ?

  

 

          Lorsque les élèves cherchent à rétablir la vérité, à parler du contexte de l’action syndical et de l’agressivité de M. Picy, M. Bigorgne enterre le débat : « Vous n’allez pas chipoter. Ne prenez pas cette pente-là, ça vous dessert ». Pire, quand les deux étudiants proposent d’interroger les témoins, Mme Granier-Deferre n’a pas peur de dire : « Mais nous avons fait notre propre enquête. – Alors ? – Non… non… On ne va pas rentrer dans ce petit jeu-là… ». Les tribunaux et les commissariats sont remplis de professionnels qui jouent à « ce petit jeu-là », que d’autres appellent la justice.

 

 

 

 L’entretien se conclut par des conseils de Mme Granier-Deferre à Quentin, à propos de l’importance de garder son calme dans la vie professionnelle : « Par exemple, qu’est-ce que vous comptez faire après Sciences Po ? – Un DESS de cinéma. – (silence) Eh bien c’est très important de garder son calme, dans le cinéma »… Alors qu’un maître de conférence qui bouscule les premiers étudiants venus, c’est un modèle d’ascension sociale !

Acte IV : la sanction

 

Le soir de ce mardi, un message sur le répondeur annonce aux deux étudiants qu’ils sont convoqués chez Richard Descoings le lendemain à 10h15. Celui-ci, en compagnie de Mme Granier-Deferre et M. Bigorgne, ne leur laissera pas l’opportunité de lui expliquer leur version. Lui a son idée : ces actes sont « pitoyables ».  Et la sanction tombe, une sanction inédite dans l’histoire de l’école : un « blâme » versé au dossier des deux militants. Une sanction décidée par le directeur dans le secret de son for intérieur, sans aucune procédure, sans aucune trace écrite. Bien entendu, le motif précis n’est pas explicité.

 

 

Et encore, il fait comprendre aux deux coupables qu’il a été généreux : « on n’allait pas vous exclure, quand même ». Mais à une condition : présenter des excuses écrites et orales au maître de conférence, devant sa classe. Manuel, qui a son sac de voyage sur lui, explique qu’il part le soir même à Evian, pour le contre-G8, préparé depuis de nombreux mois, qu’il a déjà payé son billet de car, qu’il ne peut pas laisser ses amis inexpérimentés y aller seuls, etc. Rien à faire, les membres de la direction affirment que le cours de vendredi est le dernier de l’année (affirmation démentie par les élèves de la conférence). « Vous choisissez. Mais si vous ne venez pas, vous referez un semestre à Sciences Po… », répond Richard Descoings. Bref, un chantage explicite et sans complexe venant du plus haut de la direction. Avec la menace d’une sanction n’ayant aucune existence légale. A noter que le double diplôme Sciences Po – CFJ de Manuel est suspendu à l’obtention de ses crédits cette année.

 

Dans le couloir, Manuel ne peut s’empêcher de signaler à M. Descoings : « Je ne remets pas en cause ce que vous avez dit, mais vous devez savoir que j’ai été agressé physiquement par M. Picy ». Réponse : « Assumez la responsabilité de vos actes ». Depuis quand entrer dans une salle pour annoncer une occupation un jour de grève justifie-t-il l’usage de la force par un maître de conférence ? Il lui a fallu toute l’assurance de l’impunité due à son rang pour oser accuser les agressés d’être les agresseurs.

 

 

Dans l’après-midi, la présidente de l’Unef Sciences Po, scandalisée, demande à M. Bigorgne s’il n’est pas possible de reporter les excuses publiques à une prochaine fois. D’après M. Bigorgne, il n’y a « aucune marge de manœuvre. Richard Descoings est inflexible, il y tient beaucoup ».

Acte V : L’humiliation 

 

Vendredi 30 mai, Quentin et Manuel doivent aller faire des excuses devant la conférence de M. Picy. Mais la veille, Manuel a envoyé un mail à toute la conférence pour rappeler les circonstances de ces aveux extorqués et le chantage subi par les étudiants. Il reçoit des réponses indignées par l’attitude de la direction. En début de cours, la mise en scène est grotesque : M. Bigorgne introduit les excuses publiques en répétant deux fois que les faits reprochés sont « graves », sans bien sûr en parler avec plus de précision. Il ajoute que M. Picy « donne de son temps » en venant faire cours à Sciences Po. Visiblement, certains élèves sont très surpris de l’ampleur prise par cette affaire. Quentin lit son papier d’excuse, où il dit regretter avoir perdu son calme. Manuel présente ses excuses pour être entré dans la salle et avoir pris la parole sans autorisation. Réaction de M. Picy : « J’accepte vos excuses, enfin surtout celle de Quentin ».

 

 

Dans le couloir, M. Bigorgne indique à Manuel que ses excuses étaient « un peu courtes ». Encore une fois, il essaie d’enterrer l’affaire : « N’ergotez pas, on ne va pas débattre de ce que vous avez fait, ce que vous n’avez pas fait, ce que vous auriez pu faire. Si vous voulez qu’on réouvre le dossier devant les instances compétentes, on peut le faire ». Il s’agit de la Commission paritaire, où les droits de vote sont partagés entre enseignants et représentants des étudiants. La suite au prochain épisode ?

  

 

 

 

 

 

 

Par Manuel Domergue - Publié dans : Manuel Domergue
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