Bonjour, bienvenue sur mon modeste blog. J'y mets en ligne des textes que j'ai écrits ou qui me semblent intéressants, dans l'optique d'une écologie politique populaire clairement à gauche.
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Génération précaire, génération effet de serre, génération… ?
Ces derniers temps, les jeunes occupent pas mal la rue, les amphis, les appartements trop petits ou les immeubles trop vides. Sous des formes assez différentes, au cours des révoltes des banlieues en 2005, de la lutte anti-CPE, du mouvement contre la loi Pécresse ou des mille et un mouvements qui s’en prennent à la « fracture générationnelle » sur tous les fronts, les jeunes expriment leur malaise. Stages abusifs, loyers inaccessibles, discriminations et périls écolos et appauvrissement général : les motifs à la colère ne manquent pas, et les bizuts se rebiffent…
Génération précaire
Le bizutage social le plus frappant a lieu à l’entrée sur le marché du travail, dans cette période de transition qui tend à s’allonger indéfiniment, avec la caricature que constituent les stages. Sans aucune reconnaissance, sans droit, sans rémunération minimale, 800 000 stages sont effectués chaque année. Et les stagiaires n’ont été défendus par personne, ni presse, ni syndicat ni parti, avant de se défendre par eux-mêmes, il y a deux ans. Le modèle social en voie de délitement ne défend pas les marges du monde du travail, qui s’étendent jusqu’à en grignoter le cœur. Les stages jouent un rôle d’inculcation aux jeunes de la précarité pour en faire la normalité pour tous, au point de finir par transformer cette situation scandaleuse en chance à saisir.
Une fois dans la vie active, les jeunes gagnent en moyenne 40 % de moins que leurs parents, alors que ces derniers, quand ils étaient jeunes, gagnaient quasiment autant que la génération précédente au même moment. La sécurité de l’emploi s’est dégradée. Le nombre de CDD a été multiplié par quatre en vingt ans. Or, les jeunes précaires d’aujourd’hui sont les retraités pauvres de demain. Quand on travaille par intermittence, on cotise moins et on en vient à se demander si on arrivera vivant aux 40 (ou 42 ou plus…) annuités vivant.
Globalement, la société laisse souffrir ses jeunes, et n’investit pas suffisamment en elle. A cet égard, alors que la fracture générationnelle est parfois analysée par le biais du poids de la
dette (et les fameux 20 000 euros de dette pour chaque bébé), dans une approche orthodoxe, il faut souligner qu’il peut y avoir un « bon endettement ». En particulier si cet
endettement, au lieu d’aligner les cadeaux fiscaux pour les plus aisés, permet d’investir plus d’argent dans la formation, surtout quand on pense à la sous-dotation des étudiants à
l’université.
Conséquence : la pauvreté se rajeunit en France. Les jeunes de moins de 30 ans sont surreprésentés parmi les pauvres. En 1970, 5 % des moins de 25 ans étaient sous le seuil de pauvreté. Ils passent ensuite à 8,5 % en 1979, puis 20 % en 1996 ! Et massivement, les inégalités se creusent à cause du patrimoine, et en particulier à cause du patrimoine immobilier.
Génération galère
Le bizutage se décline donc également dans l’accès au logement. La bulle immobilière a rendu l’accès aux logements plus difficile pour les nouveaux entrants. Les jeunes, en valeur absolue, dépensent quatre fois plus d’argent pour payer leur loyer que leurs aînés, alors qu’ils vivent dans des surfaces plus petites et ont des revenus inférieurs. Alors que la facture logement absorbe 22 % du revenu des jeunes, ce taux d’effort diminue au fur et à mesure de l’âge, et tombe même sous les 5 % pour les retraités. La bulle immobilière équivaut à un gigantesque transfert de richesses, chaque mois, des locataires vers leurs propriétaires, et donc, globalement, des plus jeunes vers les plus vieux.
Face à cela, encore une fois, les politiques sociales traditionnelles ne protègent que le cœur intégré de la société salariale. L’encadrement des loyers s’applique aux baux en cours, pas pour les nouveaux locataires, qui paient l’addition au prix fort : + 7 % par an pour les nouveaux baux. Le parc social reste fermé aux plus jeunes, car il est trop étroit et trop souvent occupé par des ménages qui ne sont plus dans le besoin mais restent dans les lieux. A Paris, il faut dix ans pour obtenir un HLM : du coup, le temps d’en obtenir un, les jeunes sont déjà vieux. Et les cités U, qui n’accueillent que 7 % des étudiants, sont bien loin de répondre à la massification de l’enseignement supérieur. Les choix budgétaires récents ne vont pas vraiment dans le sens des jeunes locataires, mais aident plutôt les accédants à la propriété : 16 millions pour les premiers, 4 milliards et demi pour les seconds…
Et les aides à la personne, censées solvabiliser les locataires pour qu’ils s’intègrent sur un marché de l’immobilier dérégulé, ratent leur cible. Alors qu’elles coûtent la somme colossale de 14 milliards d’euros par an, elles atterrissent en réalité dans la poche des propriétaires, à hauteur de 50 à 80 %, puisque ces derniers les répercutent dans les prix qui augmentent d’autant…
Génération effet de serre
Ensuite, au-delà de la situation sociale difficile, d’un point de vue écologiste, la jeunesse paie et paiera plus que toute autre génération avant elle les atteintes irréversibles à notre environnement et les dégâts du modèle productiviste dont nous héritons : obésité, asthme, cancers « de civilisation », épidémie d’accidents du travail, accidents de la route … sont les amiantes d’aujourd’hui.
De plus, la génération qui vient s’apprête à subir les effets inédits du dérèglement climatique : nous allons payer les émission de gaz à effet de serre de nos aînés pendant des siècles. Même en supposant que les jeunes, bon gré mal gré, soient davantage conscients des risques du dérèglement climatique, toujours est-il qu’on ne sort pas du jour au lendemain d’un modèle productiviste, basé sur le carbone. Et que même si on y parvenait, l’inertie des gaz à effet de serre déjà émis nous condamnerait malgré tout à des changements imprévisibles. La marge de manœuvre, déterminante mais circonscrite, de notre génération est donc de limiter les dégâts…
Sans parler de cet environnement cancérigène qui nous tue à petits feux. Des jeunes sans aucun comportement à risque en viennent à affronter des cancers dits « de civilisation », causés par la pollution diffuse. De même, des molécules dangereuses ont été trouvées chez tous les nouveaux-nés lors d'une enquête menée en 2005. Les polluants passent en effet avec une grande rapidité dans le placenta après avoir été absorbés par la mère. A tel point que l’allongement continu de l’espérance de vie pourrait, à terme, être remis en cause.
Génération contre génération ?
Ces bizutages sociaux et environnementaux se doublent pour les jeunes d’une minoration politique, d’une sous-représentation syndicale et politique chronique. Les vieux ont massivement élu Sarkozy, alors que les jeunes en étaient beaucoup moins partisans (surtout les 18-25 ans). Quand on sait que la campagne a été marquée par l’injonction à travailler de Nicolas Sarkozy, finalement élu massivement grâce au plébiscite des retraités, on peut voir ce scrutin comme une mise au pas (et au travail) des jeunes par les vieux. Quand on sait que la campagne a été rythmée par la glorification d’une histoire de France mythifiée, de Clovis à De Gaulle, et de la période coloniale, on peut conclure que c’est une vision datée du roman national qui est imposée par la vieillesse à une jeunesse qui expérimente depuis sa naissance une société métissée. Si bien que la « fracture coloniale », issue de la décolonisation, empoisonne aujourd’hui le vivre-ensemble et alimente le modèle français des discriminations. Pas étonnant dès lors que Nicolas Sarkozy ait choisi de mobiliser l’électorat âgé des zones rurales sur la diabolisation de la figure du « jeune de banlieue », étranger, assisté et dangereux.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, il est inutile de trembler à l’évocation d’une improbable « guerre des générations ». Le principe des luttes de jeunesse n’est pas de cibler un illusoire
groupe des « vieux », mais de contester les mécanismes sociaux et politiques qui aboutissent à laisser sur le côté des franges entières de la population. Il n’est pas d’opposer la
catégorie « jeunes » à d’autres modes de mise en conflit de la société complémentaires, comme la division en classes sociales, ou les discriminations racistes ou sexistes.
Ces luttes ne sont pas uniquement catégorielles. Car les jeunes sont un laboratoire, ils subissent de plein fouet les attaques anti-sociales, avant qu’elles soient généralisées au reste de la société, comme l’a montré la tentative d’instaurer le CPE. Leurs combats doivent donc être émancipateurs pour toutes les générations. Le but n’est pas de faire passer les jeunes avant les autres, mais d’améliorer la situation des plus faibles pour améliorer celle des jeunes. Par exemple, moraliser la pratique des stages aidera les stagiaires et surtout leurs aînés qui cherchent un emploi mais sont victimes de la concurrence déloyale des stagiaires. De même, la meilleure manière d’aider les jeunes locataires, c’est encore d’aider les mal-logés en général.
« La jeunesse » n’est peut-être qu’un mot, comme l’écrit Pierre Bourdieu, mais, quand on a entre 20 et 30 ans aujourd'hui en France, on partage certaines expériences, comme le précariat des stages, la galère pour des chambres de bonnes ou la co-sous-location, la désillusion quant au pouvoir magique des diplômes, la peur du chômage, que ne connaissent pas les gens nés dans les années 1950. Plus globalement, ce qui fait sens pour presque tous les jeunes, c’est un sentiment de minoration générale qui repousse l’âge adulte social aux alentours de la trentaine. Symptomatique de ce décalage, le RMI est interdit aux 18-25 ans, entérinant ainsi dans la loi une discrimination flagrante entre deux individus civilement majeurs. Dans la même logique, l’accès à la dignité et à la parole légitime, est retardé pour les habitants des banlieues qui semblent rester des « jeunes de banlieues » plus longtemps que dans le reste du territoire…
Les mouvements de jeunesse sont parfois accusés de « jeunisme », de former un groupe artificiel, « inter-classiste », et de glorifier une tranche d’âge au détriment des autres. Or, c’est l’inverse qui se produit. Une tranche d’âge qui au départ se fout pas mal de former un groupe est « faite jeune », au profit de ses aînés qui la maintiennent dans cet état de bizutage. Combien de fois a-t-on entendu que 300 euros pour un stage, ou 600 euros pour une chambre de bonne en colocation, c’est bien normal quand on est jeune et qu’il faut bien en passer par là ? Comme l’écrit Pierre Bourdieu, « les classifications par âge reviennent toujours à imposer des limites et à produire un ordre auquel chacun doit se tenir, dans lequel chacun doit se tenir à sa place ». Si l’on peut dire, on ne naît pas jeune, on le devient… et on le reste bien malgré soi !
Heureusement, les nouvelles formes de précarité suscitent également de nouvelles formes de mobilisation. Les jeunes sont toujours engagés, bien que d’une autre manière qu’auparavant. Ils privilégient la désobéissance civile, expérimentent l’horizontalité, le zapping, les organisations informelles, et manient la dérision pour ne pas sombrer dans le fatalisme. Et il faudra s’y faire, car, si l’on veut « combattre les discriminations avec les discriminés », il faudra bien aussi accepter de s’en prendre à la fracture générationnelle avec les jeunes…
Manuel Domergue
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